Manuscrits de Tombouctou.

 

 

 

Manuscrits de Tombouctou.

 

 

 

Image : wikipedia.fr

 

Si les nombreuses fuites de manuscrits très anciens vers l'Europe n'émeuvent pas le moins du monde, l'agression djihadiste du début du troisième millénaire en révolte plus d'un. A Tombouctou, fort heureusement la plupart des manuscrits anciens se trouvaient dans des bibliothèques privées de la ville où les familles de lettrés veillent depuis longtemps sur un tel trésor.

 

Lorsqu'en 2012, les djihadistes détruisent plusieurs mausolées des "333 Saints", érudits dépositaires de grandes connaissances et toujours vénérés par les Touaregs, lorsque ces mêmes vandales  brûlent des ouvrages* de la nouvelle bibliothèque construite en 2009, ces mêmes familles affolées réagissent rapidement en évacuant par malles entières les précieux témoins écrits des connaissances anciennes que fort heureusement elles abritent depuis toujours. Elles sauvent ainsi ce qui demeure d'une gloire passée et peu connue des occidentaux dans des lieux tenus secrets.

 

 

 

Carte du Mali actuel.

 

Au 13è s., les lettrés arrivent du Caire mais aussi des villes africaines pour se former à l'enseignement des 80 Universités de Tombouctou réputées pour leur excellence. Les voyageurs-étudiants sont des médecins, des juges, des professeurs, des commerçants qui échangent l'or et le sel et dont le passage est consigné dans une Chronique** de la vie quotidienne.

 

Image : wikimedia.org

 

Carte médiévale "Au pays des Noirs".

 

Beaucoup plus tard, les Européens qui jusqu'alors avaient tendance à ne reconnaitre que les origines latines et grecques de la culture, avec un grand C, doivent  admettre que :

 

"Au XVIe siècle, Tombouctou n'avait pas sa pareille parmi les villes du pays des Noirs pour la solidité des institutions, les libertés politiques, la pureté des moeurs, la sécurité des personnes et des biens, la compassion envers des étrangers, la courtoisie à l'égard des étudiants et des hommes de science."

 

C'est ce qu'écrit, en 1913, Octave Houdas, professeur à l'Ecole des langues orientales de Paris et traducteur de la Chronique quotidienne.  

 

Image : gallica.bnf.fr/

 

Si la réputation des manuscrits atteint les occidentaux, ils sont souvent objet de réticence des lettrés africains pour qui l'enseignement est depuis toujours obligatoirement oral.

Les textes manuscrits sont-ils tous originaux et uniques ? Certainement pas. En effet les 100.000  exemplaires qui appartiennent à Tombouctou-même sont, pour beaucoup, des copies.

 

Durant des siècles (du 13è au 17è s.), grâce aux déplacements à travers le désert  du Caire à Fès, les lettrés font une pause chez les oulemas de Tombouctou, coeur vivant du Grand Empire du Mali. Les oulémas enseignent et interprètent les textes religieux du Coran. Mais pas seulement.   

 

Ils lisent, analysent, critiquent, corrigent, suggèrent et interprètent les écrits des philosophes grecs de l'Antiquité que les voyageurs apportent avec eux ou racontent.

On sait ainsi que ces savants, arabes ou non,  échangent leurs idées sur l'astronomie et sur les mathématiques qui pourraient déjà être susceptibles de prévoir les phénomènes climatiques les plus effrayants.

 

C'est bien aux copistes qu'on doit l'abondance de manuscrits. Ils consignent non seulement la "connaissance" mais aussi les achats et les ventes d'or, de sel, de troupeaux et de tout produit qui transite par Tombouctou. On connait les poids et les prix. Ils rédigent tout acte, commercial ou non, sur des parchemins de peaux de moutons ou de chèvres mais aussi sur du papier fabriqué en Orient. Ils utilisent l'ajami, mélange d'arabe, bambara, tamachek, peul, haoussa et songhaï que seul un spécialiste des langues africaines peut déchiffrer.

 

Quant aux enfants de Tombouctou****, ils pratiquent déjà l'algèbre avec une facilité déconcertante ! De nombreuses écoles sont très fréquentées au 16è s. mais la mosquée Sankoré, relativement petite, ne reçoit qu'un nombre limité de jeunes élèves.

 

L'érudition scientifique sans limite s'emballe avec fougue et diversité. La sociologie est omniprésente. Elle s'intéresse sérieusement au statut des femmes et à l'émancipation des esclaves autant qu'aux dangers du tabac pour la santé. Le droit des peuples, des Etats et les impératifs de gouvernance sont bien ancrés dans les mentalités.

 

C'est le Siècle d'Or de l'Empire Songhaï - 1458-1597 - que la horde maure, arrivée du Maroc, anéantit par appât des richesses, ruinant et éteignant une civilisation florissante à son apogée. Face à l'invasion destructrice, les familles cachent leurs manuscrits dans des coffres ou des cantines (maintenant en très mauvais état) et les dissimulent en divers endroits du pays, très judicieusement  puisqu'elles parviennent ainsi à les soustraire aux  envahisseurs***.

 

 

 

Image : pluton-magazine.com

 

Tombouctou rayonne sur trois empires.

 

Quant aux mausolées de la "Cité des 333 Saints" dont les plus anciens datent du 14è s., érigés autour de la ville (ou dans de petites mosquées) en tant que protecteurs spirituels de la population, 16 sont classés en 1988 au Patrimoine Mondial  par l'UNESCO.

 

 

 

* La nouvelle bibliothèque ne contient qu'une centaine d'ouvrages "récents" datant des 19è   et 20è s.

 

** C'est le Tarikh es-Sudan  écrit en 1650 par Abderrahmane Es-Sa'di. 

 

*** Lorsque les occidentaux colonisent la ville et la région  au 19è s. et début du 20è s.,  la plupart des manuscrits sont rapidement cachés dans des greniers, des caches et des bibliothèques privées où ils n'ont pas accès et surtout qu'ils ne soupçonnent même pas !

En 2012, au cours de l'invasion djihadiste, la perte s'est ainsi limitée à seulement 5 % des manuscrits.

 

 

**** Tombouctou compte 100.000 habitants au 16è s. et 54.000 en 2021.

 

Image : wikipedia.org

Tombouctou - Mosquée Sankoré au premier plan.

 

 

Image : carmeloanthon.typepad.com

Intérieur de la mosquée Sankoré

 

 

Tombouctou n'est plus la Ville Lumière du passé mais Tombouctou demeure toujours "La mystérieuse" sur  la route du sel.

 

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